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Prolonger la vie,
ou les raisons
de vivre ?...
Réflexion autour du suicide
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Ah ! ces pauvres gens trop fragiles...
Ces jours-ci, a la une d'un
journal, flash sur le suicide qui bat des records chez nous. On présente le
phénomene préoccupant au Québec, tandis qu'un peu partout dans le monde,
le constat se généralise : les efforts dans la prévention, depuis plusieurs
années, n'ont pas porté fruit; ils auraient trop misé sur les problemes
psychologiques. L'article finit sur quelques pistes d'action : inviter les
médias a plus de retenue afin d'éviter la contagion, contrôler l'acces
aux médicaments, et meme installer des barrieres sur les ponts...
Plusieurs, surement, quitteront
l'article en se disant Ah, ces pauvres gens trop fragiles pour passer au
travers de la vie... Personnellement, j'en sors troublé, indigné :
comment peut-on passer a ce point a côté des vraies questions ! Dans ma
tete se mettent a défiler toutes sortes d'images disparates : des jeunes en
parfaite santé qui décident pourtant d'en finir, des kamikazes au
Moyen-orient qui se font exploser avec leur charge de dynamite, et en moins
lugubre, ces jeunes décrocheurs qui désertent nos écoles a la petite
semaine. Entre décrocher de la vie et décrocher du systeme, y aurait-il des
affinités ?
Une société est un champ
d'ondes
Une phrase du texte a attiré
mon attention : Nous sommes capables de traiter la dépression, mais pas
le suicide . Tiens, tiens. Serait-ce que nous parvenons a adapter les
personnes, a les rendre fonctionnelles, mais pas a leur donner le gout de
vivre pour autant ? Sommes-nous passés maîtres a régler leurs problemes
de carrosserie mentale, pendant que les décrocheurs de la vie essaient de
nous parler du sens au voyage qu'ils ont désespéré de trouver ?
Nos raisons de vivre
s'alimentent beaucoup plus que nous pourrions le croire aux grandes ondes que
notre société dégage. Un entourage social qui remplace pudiquement le sens
par le confort, la joie par le plaisir. Des gouvernants qui ne nous
fournissent pas d'idéal, sinon celui de consommer toujours plus : c'est
nécessaire a faire rouler l'économie. Une société en changement rapide,
ou on ne sait plus apres quoi on court, avec le sentiment de laisser son
âme derriere. Des pays en conflits ethniques, ou le sentiment d'impuissance
a changer les regles du jeu devient si fort qu'on ne voit plus que sa vie a
donner, pour redonner une espérance aux siens.
Voila autant de terrains
d'expérience déboussolée. Le suicide nous renvoie a la perte du
sens. Et quand on creuse, on s'aperçoit que cette perte est étroitement
reliée a l'oxygene que nous ne trouvons plus dans notre vivre-ensemble :
dans nos relations immédiates difficiles, comme apres une peine d'amour;
puis plus au fond, dans nos sentiments d'appartenance, lorsque le tissu social
se relâche, ne fournit plus de défis vitalisants ou qu'il oublie ses plus
vulnérables.
C'est bien ce qu'avait mis en
évidence Émile Durkheim, il y a fort longtemps déja, par son étude
magistrale sur le suicide - elle a meme servi a établir les
bases de la sociologie. Il a pu établir un lien significatif entre l'anomie
- cette absence de normes ou leurs changements trop rapides pour la
capacité des gens a les digérer - et les taux de suicide dans
différents types de société.
Que les plus vulnérables
psychologiquement soient les plus a risque et qu'il faille les aider, fait
évidence. Mais qu'aujourd'hui nous nous arretions aux problemes de
personnalité pour tenter de comprendre le suicide, il y a la un probleme
qui nous questionne tous.
Retrouver nos boussoles
Il y a décidément un ennemi
plus perfide que tous les terrorismes externes, car il ne dit pas son nom et
fait porter le blâme sur les victimes. Il est intérieur. C'est le tissu des
rapports humains qui s'effiloche dans nos efforts individualistes de chercher
du sens. Chacun, dans notre silence, nous nous faisons complices d'une
société qui n'ose pas fournir de boussoles : des projets qui
parleraient de dépassement plutôt que de compétition, des discours publics
qui ne seraient pas genés d'appeler a la solidarité, des chantiers qui
nous solliciteraient et nous laisseraient sur le sentiment qu'on a une prise
pour rendre notre communauté humaine plus viable.
Viable... C'est de ça qu'il
s'agit. Autour de nous des gens ne cessent pas de retrousser leurs manches
pour revitaliser leurs écoles et leur quartier. D'autres réinventent des
formules pour pallier l'anonymat des grands établissements et des grandes
villes. Un nombre croissant osent affirmer publiquement et ensemble les
valeurs qui les font revendiquer des changements. Tous ces gestes de
reprise en main de notre aventure ensemble provoquent le sens a refaire
surface. Comme les brins d'herbe au désert, apres la pluie. Ces gens
la ne pensent pas au suicide, ils sont trop occupés a faire du sens.
Associer a faire du sens
On pourra sécuriser tous les
ponts du monde, ceux qui veulent s'enlever la vie trouveront mille autres
façons d'y arriver. La réponse durable au suicide n'est pas de ce côté, ni
dans les médicaments qui vous gelent l'angoisse.
Non. Pour communiquer l'envie de
vivre, les réponses que je connais ne parlent pas de sécurité, mais d'audace.
Entraîner ceux qui sont en mal de sens la ou le sens apparaît évident :
j'ai vu des gens désabusées retrouver en eux la candeur, en côtoyant des
enfants. J'en ai vus, épuisés sous leurs raisonnements trop logiques, lâcher
prise et s'émerveiller a nouveau, une fois en silence au milieu de la nature.
Les réponses que je connais me
parlent aussi de dépassement. Il vous est peut-etre arrivé, comme moi, de
vivre cette magie de la vie : une personne était tentée d'en finir. Quelqu'un,
au lieu de lui donner de l'aide en espérant lu éviter de
regarder en bas d'un pont, lui a demandé de l'aide pour construire le
pont. Il restait encore des raisons de vivre.
Christophe Élie
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